Accès

janvier 25, 2009

Lorsque les œuvres de l’esprit étaient liées à leur support matériel, comme les livres imprimés, les disques en vinyle ou même les CD, il était difficile aux artistes de toucher leur public. C’est pourquoi des agents qui n’étaient pas eux-mêmes des artistes ont pris en charge la tâche de dupliquer et de diffuser les œuvres originales, agissant en médiateurs entre les artistes et le public. Du fait de la concentration industrielle, et parce que toutes les œuvres éditées ne pouvaient être distribuées, les éditeurs se sont trouvés en position de contrôler le succès commercial des artistes, et au final ont fusionné avec les producteurs de façon à ce que les décisions de production et d’édition puissent être prises globalement : soit un artiste était produit et distribué de façon à maximiser le retour sur investissement, soit il n’était pas produit du tout. La concentration de ces acteurs a maximisé leur revenu, mais a diminué la diversité culturelle perceptible par le public, puisque seul un nombre limité d’artistes pouvait bénéficier de publicité à grande échelle. De plus, être en situation de contrôler les circuits de distribution leur permettait de fixer des prix élevés, ce qui augmentait encore plus leur profit.

La révolution de l’accès, abondance contre rareté

La situation a été complètement bouleversée par Internet. En permettant un contact direct entre les artistes et leur public pour un coût nul, celui-ci permet de transformer la rareté en abondance : les petits groupes de musique peuvent trouver des auditeurs loin de leur région d’origine en diffusant certaines de leurs œuvres sur leurs sites web personnels ou sur des sites mutualisés comme Myspace Music ou Jamendo, et peuvent vendre et expédier directement leurs disques, avec un bénéfice par exemplaire bien supérieur à celui qu’ils pouvaient obtenir de la part des éditeurs et distributeurs traditionnels.

Toute révolution technologique favorise certains acteurs et en fait disparaître d’autres. La révolution de l’accès rend les éditeurs sans objet, alors que la fonction de producteur est toujours nécessaire, mais avec des coûts bien moindres grâce à la généralisation des logiciels de traitement audio et vidéo, maintenant disponibles sur de simples ordinateurs domestiques. De ce fait, les grands éditeurs se sont mis en tête de ralentir, voire d’arrêter, ce processus. Ceci ne peut se faire qu’en réintroduisant une rareté artificielle là où l’abondance est la règle ; il s’agit en l’espèce de mettre en place des moyens de discriminer entre les types de contenus et de ralentir ou de filtrer les contenus ne provenant pas des sites des grands éditeurs, de façon à ce que les usagers soient incités à acheter leurs contenus seulement à partir de ces derniers.

La guerre faite aux usagers

La caractéristique essentielle d’Internet étant de transformer les usagers en producteurs et redistributeurs de contenu, tout un arsenal a été mis en place afin de supprimer cette « concurrence déloyale ».

L’empilement des lois DMCA, EUCD, puis DADVSI en 2006 a permis la sanctuarisation juridique des MTP (« Mesures Techniques de Protection », appelées DRM – « Digital Rights Management » – en anglais). Ceci permet aux éditeurs de contenu de créer des monopoles techniques injustifiés sur les outils de lecture, et d’imposer aux utilisateurs des comportements commerciaux. Par exemple, grâce au monopole sur l’algorithme « CSS », les éditeurs imposent à tous les fabricants de lecteurs de salon qu’il soit impossible aux usagers de sauter la publicité située au début des DVDs, leur garantissant ainsi gratuitement du « temps de cerveau disponible ».

Dans le cadre des directives européennes du « paquet télécom » et de la loi « Création et Internet » (plus couramment appelée « HADOPI »), toutes deux actuellement en cours de discussion, il s’agit maintenant de légaliser la surveillance généralisée par des agences privées des contenus échangés, le filtrage automatique des contenus jugés « illicites » et le bannissement d’Internet, sans décision de justice ni procès équitable, des usagers suspectés d’échanger des fichiers numériques soumis aux droits d’auteurs.

Le rôle de sélectionneurs et de redistributeurs avertis des internautes aurait pu être reconnu économiquement dès 2006 au moyen de la licence globale, taxe permettant de rémunérer directement les artistes sur le segment des échanges hors marché des œuvres numériques, avec un revenu annuel complémentaire estimé à plus d’un milliard d’euros, mais cette manne aurait échappé aux majors. Pire encore pour eux : en instituant une mesure d’audience indépendante, cela aurait permis d’élargir l’assiette de redistribution de la taxe sur les supports vierges, qui pour le moment bénéficie majoritairement aux producteurs des quelques artistes sous contrat ayant accès aux grandes stations de radio et aux rayonnages des grands magasins.

À l’opposé de toutes ces manœuvres de captation de la culture au profit de quelques-uns, et pour le respect des artistes, je suis favorable à un mécanisme s’apparentant à la licence globale, permettant de redistribuer les bénéfices de l’échange non-marchand d’œuvres numériques à leurs créateurs. Je recommande d’ailleurs aux personnes intéressées la lecture du livre « Internet et Création » de Philippe Aigrain, qui développe et fournit une argumentation chiffrée très convaincante sur cette question.

One Response to “Accès”

  1. [...] ou au cinéma (dont les entrées ont battu des records). Le vrai but de cette loi est donc de préserver leur monopole d’intermédiaires entre artistes et public, afin de pouvoir contrôler à leur profit le prix des œuvres (l’artiste ne touche en [...]

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