Mauvaise troupe

mai 10, 2009

Ce midi, à Bordeaux, une cinquantaine de personnes a fait l’objet d’une rétention illégale de la part de CRS.

En réponse à la venue annoncée de plusieurs ministres pour l’inauguration, au Musée d’Aquitaine de Bordeaux, de salles consacrées à l’esclavage, un rassemblement de protestation contre l’instrumentalisation de cette visite avait été organisé par quelques associations telles que RESF33. Je souhaitais y participer, mais suis arrivé en retard, le tram B étant interrompu « par suite de visite ministérielle ». Venant de la place de la Victoire, et remontant à pied le cours Pasteur, je ne suis donc arrivé qu’à 12h40 aux abords du Musée.

Le spectacle était curieux. Ayant dépassé le musée, dont les abords immédiats étaient déserts, j’aperçus derrière des barrières métalliques, gardées par des CRS, une cinquantaine de manifestants, plutôt jeunes, de bonne humeur et sans agressivité, parmi lesquels j’ai reconnu quelques amis. Je suis donc passé poliment entre les CRS, ai déplacé une barrière, et ai rejoint le groupe. C’est alors que j’ai réalisé la situation. En fait, les CRS ne se trouvaient pas d’un seul côté des manifestants, leur bloquant l’accès au musée, comme cela eut été normal, mais tout autour ! Au moyen des barrières métalliques, ils avaient réalisé un enclos, qu’ils encerclaient, et dans lequel nous étions parqués.

Ce que m’ont raconté mes amis, c’est que depuis près d’une heure ils étaient maintenus dans cet enclos contre leur gré et sans raison. J’ai aussitôt engagé la conversation avec l’un des CRS garde-chiourmes, en ayant avisé un portant une double barrette. Celui-ci ayant refusé de nous laisser sortir de l’enclos et de me mettre en relation avec un responsable (« ils ne sont pas là », selon ses dires d’un air vaguement narquois), j’ai dégainé mon arme de destruction massive, c’est-à-dire appelé mon avocat de meilleur ami.

Il m’a immédiatement confirmé l’illégalité de notre détention. Soit nous étions gardés à vue, et dans ce cas nos droits auraient dû nous avoir été lus, soit nous devions pouvoir circuler à notre convenance. J’ai donc servi de relais à une très brève conversation, par voies de téléphone mobile et de code pénal interposées. Première question posée par mon ami : « au titre de quel article de loi étions-nous retenus ? ». Réponse du pandore, de l’air de celui qui ne craint rien mais attentif à ma conversation : « l’article 431-3, pour attroupement ». Réponse immédiate de mon ami, transmise texto au responsable : « c’est n’importe quoi ! ».

En effet, pour la faire courte, le dit article dispose que, en cas d’attroupement sur la voie publique susceptible de porter atteinte à l’ordre public, les représentants des forces de l’ordre peuvent demander, par sommations, la dispersion de l’attroupement, puis user de la force pour cela. En l’occurence, aucun ordre de dispersion n’avait été donné, et nous aurions bien été en peine de l’exécuter, puisqu’au contraire ils nous bloquaient toute issue.

Je suis au regret de dire que cette amusante conversation n’a pu aller plus loin, car au même moment les barrières ont été retirées de l’autre côté de l’enclos et nous avons enfin pu sortir. Quand je dis « enfin », je m’identifie abusivement à mes amis, ma détention illégale n’ayant duré qu’une quinzaine de minutes contre une heure pour eux ; je ne m’arroge non plus aucun mérite vis-à-vis de ce résultat, que j’attribue plutôt à la faim de nos gardes-chiourmes qui ont dû considérer que leur petite plaisanterie avait assez duré. J’ai donc raccroché et ai déplacé les barrières en face de moi pour passer devant mon interlocuteur. Hors de question que je fasse le tour.

Le dénouement apparemment heureux de cette histoire ne doit pas empêcher d’analyser froidement les événements. Cette technique « strasbourgeoise » de confinement des manifestants (en référence aux pratiques abusives déjà constatées lors du sommet de l’OTAN) semble être délibérée et généralisée au sein des troupes policières de choc, et fait donc sûrement l’objet d’instructions de la part de la hiérarchie, ainsi que d’une instruction particulière pour les forces qui la pratiquent. Elle participe d’une pratique d’intimidation des manifestants : ceux-ci, une fois relâchés, n’ont pas repris le cours normal de leur manifestation, mais sont majoritairement rentrés chez eux, estimant en leur for intérieur s’en être sortis à bon compte. [Mise à jour, cf commentaire ci-dessous : la majorité des manifestants s'est rendue ensuite à l'hôtel de police pour exiger la libération d'une militante interpellée tout aussi abusivement. L'effet attendu (désorganisation de la manifestation) a donc été atteint. J'étais pour ma part reparti chez moi en sens inverse pour vérifier cette histoire de 431.3, d'où mon ignorance des événements ultérieurs. ]

Cette situation de confinement, stressante par nature, favorise les mouvements de panique et de colère, au risque de faire dégénérer la situation. Les forces de l’ordre ne semblent pas impréparées à cette éventualité. Elles ne peuvent non plus ignorer leur responsabilité en la circonstance.

À toutes celles et ceux qui se trouveraient dans la même situation, je dis donc :

  • Gardez votre calme et surtout parlez poliment. L’usage du délit d’outrage par certains représentants des forces de l’ordre se généralise, dans le but avoué de faire taire toute contestation.
  • Soyez toujours plusieurs pour discuter avec les représentants des forces de l’ordre. Un seul doit avoir été choisi pour parler, les autres doivent écouter et observer.
  • Filmez et enregistrez toutes les conversations qui seront tenues avec les forces de l’ordre. Relevez les plaques d’immatriculation des véhicules (photos) et demandez les numéros de matricule des agents avec qui vous parlez (il y a néanmoins peu de chance qu’ils vous les donnent). Un plan d’ensemble panoramique permettra de conserver leurs visages pour identification ultérieure sans porter atteinte au droit à l’image.
  • Si vous connaissez un avocat, contactez-le immédiatement.
  • Demandez au titre de quel article du code pénal vous êtes ainsi retenus.
  • Si l’on vous ressort la même daube (le fameux 431.3), argumentez froidement et poliment que vous ne causez pas de trouble à l’odre public, qu’aucune sommation de dispersion n’a été effectuée, et que vous ne pouvez être ainsi détenus. Dites que vous déposerez immédiatement plainte pour rétention abusive. Filmez cette conversation pour matérialiser à la fois votre impossibilité de sortir et le refus des autorités de vous laisser aller librement.
  • Déposez collectivement plainte pour les faits pré-cités. Seule une action déterminée en justice permettra de faire reculer ces pratiques qui, sinon, deviendront de plus en plus courantes.

Les forces de l’ordre, pour conserver le respect des citoyens, se doivent d’être exemplaires. Lorsqu’elles outrepassent leur mission, c’est aux citoyens, en se comportant de façon irréprochable, de faire en sorte que ces débordements soient légalement sanctionnés. Ce n’est que de cette façon que l’État de droit pourra être préservé.

8 Responses to “Mauvaise troupe”

  1. Effrayant. Merci pour le témoignage et les bons conseils :(

  2. Pourquoi ne suis-je pas surprise…

  3. En effet, cet enfermement est proprement scandaleux d’autant plus qu’il est consécutif à l’interpellation musclée de Monica Casanova, élue du NPA33 à Lormont, portant un mégaphone et scandant des slogans, mais ne manifestant à aucun moment une quelconque attitude violente et agressive envers les forces de l’ordre, tout comme d »ailleurs les autres participants à cette manifestation .
    Par la suite les personnes présentes ne sont pas rentrées chez elles mais ont manifestées devant l’hôtel de police pour obtenir la remise en liberté de cette personne, ce qui ne fut pas long (45 minutes quand même) étant donné l’absence d’infraction.
    Tout cela a permis à ce que la visite ministérielle, notamment à la mairie, se déroule sans autre anicroche puisque les éventuels manifestants étaient ailleurs.

  4. Absolument consternant!
    je n’ai rien vu sur le sujet dans la presse … suis-je naïve…. (sinon qqn peut me communiquer les liens?)
    Désormais nous connaîtrons la marche à suivre pour la prochaine fois, il faut toujours apprendre de chaque situation… et en tirer les leçons, là j’avoue que je vois pas bien.

  5. Juste un entrefilet ici :

    http://www.sudouest.com/accueil/actualite/article/584957/mil.html

  6. Ce n’est pas la première fois. C’était déjà arrivé lors du discours de Sarkozy au Palais des Congrés du Futuroscope (alors qu’il n’était que ministre). Les manifestants avaient été retenus très longtemps.
    Je ne retrouve plus les blogs des étudiants qui en parlaient (ça date un peu).

  7. Bonjour,

    Je suis en accord en tout point avec votre billet, j’ai deux remarques néanmoins (détails) :
    - occurrence prend 2 « r » et 2 « c » ;
    - « [...]Soit nous étions gardés à vue, et dans ce cas nos droits auraient dû nous avoir été lus [...] » Malheureusement certains droits n’ont plus à être énoncés. C’est le cas du droit de se taire qui n’est plus nécessairement notifié depuis 2002 (source : journal d’un avocat : http://www.maitre-eolas.fr/post/2007/05/29/630-garde-a-vue , très bonne source d’informations soit dit en passant).

  8. J’ai découvert grâce à Alain Anziani l’existence du « Guide du Manifestant arrêté » (http://www.guidedumanifestant.org/), édité par le Syndicat de la Magistrature.
    À mettre entre toutes les mains, même (et peut-être surtout ?) celles des non-manifestants qui y découvriront que la liberté ne s’use que si l’on ne s’en sert pas, pour reprendre un sous-titre célèbre.

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