MySQL : « a license to kill »

janvier 16, 2010

Le monde du logiciel libre s’interroge actuellement sur le devenir de MySQL, le célèbre système de gestion de bases de données (SGBD) relationnel qui a donné par son initiale la lettre « M » du concept d’architecture de serveur Web « LAMP ». Cette perplexité concerne également la pétition que Michael « Monty » Widenius, l’un des fondateurs de MySQL, fait actuellement circuler.

La pythie vient en mangeant

Les faits sont les suivants : MySQL AB, entreprise suédoise hébergeant et finançant la majorité des développements relatifs au logiciel MySQL, a été rachetée le 26 février 2008 par Sun Microsystems, pour un milliard de dollars. Ce partenariat avait à l’époque été considéré plutôt favorablement par la communauté du logiciel libre, car le montant de la transaction crédibilisait fortement ce dernier, et cette alliance permettait au fabricant de serveurs d’entreprises Sun d’offrir un débouché commercial important aux technologies MySQL, augmentant la pénétration du logiciel libre dans les entreprises. Sun était alors plutôt perçu comme un ami du logiciel libre, de par ses contributions majeures à OpenOffice.org et à l’écosystème du langage Java, bien que les licences couvrant celui-ci ne soient pas libres (mais ceci est en train de changer).

Las, moins de deux ans après, Sun Microsystems, en déficit chronique depuis des années, vient d’être racheté par Oracle Corporation, éditeur du SGBD propriétaire éponyme, pour 7,4 milliards de dollars. Oracle met ainsi la main par ricochet sur MySQL AB, et la question qui se pose naturellement est de savoir si Oracle, qui tire de considérables revenus des licences de son SGBD propriétaire, aura vraiment à cœur de continuer à financer les développements d’une solution qui pouvait, dans de nombreux cas, s’avérer un concurrent redoutable, dont la simple évocation par les clients obligeait Oracle à concéder des remises commerciales importantes. Cette question, entre autres, a amené les autorités en charge de la concurrence à la Commission Européenne à s’interroger sur la validité de l’acquisition de Sun par Oracle, et sur les éventuels correctifs à appliquer.

Le blocage de la transaction par les instances européennes a conduit Oracle à publier un engagement, dans lequel l’entreprise déclare vouloir préserver le financement des développements de MySQL, et maintenir la diffusion sous licence libre des versions à venir. Cependant, force est de constater qu’aucune réponse n’est donnée concernant la place future de MySQL dans la stratégie commerciale d’Oracle, ce qui laisse craindre que le projet ne soit petit à petit laissé en déshérence, l’engagement d’Oracle mentionnant un terme de cinq ans et étant soumis « aux aléas du marché ». C’est dans ce contexte qu’a été lancée la pétition de Monty Widenius, qui en appelle aux autorités européennes afin de permettre à MySQL de continuer à être développé de façon indépendante.

Le beurre et l’argent du beurre

Cependant, force est de constater que les arguments avancés par Monty Widenius sont plus que spécieux. Selon lui, MySQL AB n’a pu générer de revenus suffisants pour soutenir son activité que par la cession de licences propriétaires du code source de MySQL, selon un modèle de licence double (« dual licensing ») : licence libre GPL pour la version communautaire, permettant de susciter les contributions de développeurs extérieurs, et licence fermée, contre rétribution, à destination d’intégrateurs.

Ce que Widenius demande donc à la communauté de soutenir, à travers les trois cases à cocher qu’il offre dans son système de pétition, c’est au choix :

  1. que l’entreprise MySQL soit revendue à un tiers ;
  2. qu’Oracle autorise des exceptions à la licence GPL sous laquelle la version communautaire de MySQL est distribuée, afin de permettre des développements propriétaires périphériques ;
  3. qu’Oracle publie toutes les versions précédentes et futures de MySQL, « jusqu’en décembre 2012 », sous une licence permissive (de type « Apache »), afin que des entités tierces puissent re-propriétariser le code de MySQL.

L’option 1 est peut-être celle qui sera choisie par le législateur européen, mais dans ce cas la question reste ouverte de savoir qui peut vouloir acheter MySQL, et à quel prix. Si le prix de cession est supérieur au milliard de dollars initial, qui pourra se l’offrir ? Les chevaliers blancs sont peu nombreux. S’il est inférieur, ce que Monty lui-même semble penser, avouant implicitement au passage que Sun a surévalué de façon délirante le prix de MySQL AB, Monty pourrait se faire une sympathique plus-value sur la différence en rachetant l’entreprise. Il ne semble cependant pas qu’il en ait l’intention.

L’option 2, et surtout la 3, sont beaucoup plus étonnantes. Dans la deuxième, il ne demande rien moins qu’à être autorisé à violer les termes de la GPL. Dans la troisième, il propose avec aplomb qu’Oracle lui redonne gratuitement ce qui lui a été payé un milliard par Sun : le droit de refermer le code source de MySQL !

Licences libres et droits d’auteur

En effet, les licences libres ne s’opposent pas au droit d’auteur : elles s’appuient au contraire sur lui pour donner des droits (et des devoirs !) aux usagers et contributeurs successifs.

Ce que Sun avait payé un milliard, ce n’est pas le droit d’utiliser le code source, car cela, la licence GPL de la version communautaire le permet déjà. Elle n’a pas non plus acheté les compétences de l’entreprise MySQL AB, car celles-ci sont volatiles. Rien n’empêche en effet les salariés de MySQL AB, une fois la vente réalisée, de démissionner et de remonter une nouvelle entreprise en forkant le code source disponible sur Internet, ce que Monty Widenius a d’ailleurs déjà commencé à faire avec MariaDB. Un milliard, ce serait bien cher pour une coquille vide. Ce pourrait être la marque « MySQL », emblématique et déposée par l’entreprise. Cependant, la déclaration de Monty sur le fait qu’il ne souhaitait pas racheter cette dernière montre qu’il pense pouvoir rapidement rassembler une communauté autour de son fork, et lui créer une nouvelle notoriété, en s’appuyant sur l’ancienne. Non, ce que Widenius veut récupérer, ce sont bien les droits patrimoniaux sur le code source, ou au moins le libre choix de la licence, et donc la capacité de contrôler l’extraction de la valeur du logiciel.

Seul l’ayant droit peut en effet décider sous quelle licence le code source qu’il contrôle peut être distribué, et donc, entre autres, à qui des licences propriétaires peuvent être vendues contre rémunération sonnante et trébuchante.

Seul l’ayant droit peut donc décider du devenir du logiciel sur nombre de marchés, pour lesquels l’équation économique peut imposer le recours à des développements réalisés sous licence propriétaire, lorsque les contributeurs sont rares, afin de se distinguer de ses compétiteurs.

C’est pour cela que nombre d’entités, la Free Software Foundation y compris, font signer à leurs contributeurs des cessions de droits, afin de pouvoir décider seules du devenir du code source des projets qu’elles fédèrent. Faute de cela, le code serait un patchwork de contributions multiples, qui ne serait pas valorisable autrement que sous sa licence originelle. C’est le problème qu’ont eu beaucoup de projets académiques, comme Scilab, d’autant qu’en droit français le code produit par un stagiaire ou une personne externe non rémunérée est censé lui appartenir : c’est le sens du fameux « arrêt Puech » de la Cour de cassation, qui a semé la panique dans nombre de laboratoires de recherche, et a obligé ceux-ci à redévelopper une partie de leurs logiciels, au moyen de stagiaires rémunérés cette fois, sous contrats de type CDD.

La morale de l’histoire

Le modèle de licences doubles n’est pas à rejeter en tant que tel. J’avais fait, il y a quelque temps, un exposé sur les raisons économiques pour lesquelles un créateur de logiciel, dans mon cas un institut de recherche, pouvait choisir de diffuser un logiciel sous double licence, persistante (type GPL / LGPL) et évanescente (type BSD, susceptible de re-propriétarisation). Cependant, aucun modèle économique durable ne peut être basé sur les rentes issues d’une branche propriétaire, sauf à courir le risque de voir le projet péricliter en cas de cession des droits patrimoniaux sur le code.

Un projet libre économiquement rentable est celui où la mutualisation par la demande est suffisamment forte pour assurer les développements futurs, indépendamment du type de la licence.

La cession, par les contributeurs extérieurs, des droits sur le code qu’ils ont produit, ne doit pas se faire au profit d’une entreprise commerciale. L’entreprise en question arguera avec raison que, faute de cet accord, le code en question ne pourra être repris dans la branche propriétaire. Cependant, le donateur se trouve dans la situation de voir l’entreprise faire ce qu’elle veut de son code par la suite, sans pouvoir s’y opposer.

Les droits d’auteur des projets sensibles et de taille suffisante doivent être transférés à un organisme à but non lucratif, tel qu’une fondation (à l’instar des projets Mozilla ou Apache) ou une association de type « Loi 1901 », et non à des entités privées à but lucratif susceptibles de céder ultérieurement ces droits au plus offrant. L’indépendance du logiciel libre est à ces conditions. MySQL est en danger parce que Monty Widenius a préféré se convaincre du contraire.

2 Responses to “MySQL : « a license to kill »”

  1. Oui, le problème c’est le capitalisme ;) : ils ont bien voulu vendre le contrôle qu’ils avaient à Sun, mais ensuite, ils ne sont pas contents de ce que les capitalistes d’Oracle décident.

    Donc libre ou pas libre, le logiciel est toujours en danger tant que les détenteurs des droits préfèrent le profit à la liberté ;)

  2. Merci François. J’en avais marre de ressortir le même argumentaire à chaque fois qu’on me parlait de MySQL, je pourrai maintenant pointer sur ta page.

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